Le durag, une affirmation culturelle et politique

La dernière couverture du Vogue britannique montrant une Rihanna fière dans un durag, est qualifiée d’historique par toute la presse.

Par Lise-Marie Ranner-Luxin

La dernière couverture du Vogue britannique montrant une Rihanna, fière, dans un durag, est qualifiée d’historique par toute la presse. Derrière cette révolution culturelle, le Ghanéen Edward Enninful, aux commandes du prestigieux magazine qui, depuis son arrivée, ne cesse de bouleverser l’industrie de la mode. Le durag de Rihanna n’est pas qu’un accessoire de mode, mais un symbole de la culture afro-américaine qui a traversé les époques.

A l’origine un symbole d’oppression

Pendant l’esclavage aux Etats-Unis, les femmes noires étaient contraintes de se couvrir les cheveux d’un foulard, et dans certains états le foulard était un symbole de hiérarchie de classe et de race. La loi autorisait les femmes noires à porter soit le foulard ou le bandana pour cacher leurs cheveux. Un accessoire qui visait à dénigrer et à enlaidir la femme noire car se couvrir la tête était synonyme de honte. Les femmes esclaves ne pouvaient montrer leur chevelure ni arborer des coiffures rappelant leur culture africaine comme les tresses. Au 18e siècle le foulard prend une autre signification et devient un accessoire de rébellion pour les femmes noires affranchies venant des Antilles et de la Louisiane. Ces femmes avaient subi les « lois de Tignon » (le Tignon est une coiffe) qui imposaient aux femmes de couvrir leurs cheveux en public. Il s’agissait de réduire l’influence de la population noire libre et surtout la distinguer de la population blanche. Les femmes noires ont adopté le Tignon certes, mais avec beaucoup d’ingéniosité en utilisant de beaux tissus et des ornements comme des plumes ou des bijoux. Cette loi censée réduire leur beauté a eu l’effet inverse. Le Tignon devenu ostentatoire attirait désormais le regard des hommes blancs.

Un symbole qui devient politique

Pendant un temps, les femmes noires ont délaissé le foulard trop chargé négativement, pour ressembler aux femmes blanches. C’est la mode du défrisage, perruque et gel pour se plaquer les cheveux. Mais en 1960, le foulard refait surface avec les mouvements politiques, culturels et sociaux noirs comme les Black Panthers ou le Black Power aux États-Unis. Le foulard devient un accessoire de fierté pour les femmes de ces mouvements. Une façon pour les femmes noires de se réapproprier une dignité perdue par des années d’esclavage et d’oppression. Des figures emblématiques afro- américaines comme Nina Simone ou Maya Angelou portent avec fierté le foulard publiquement. C’est sans doute la mère de Tupac, Afeni Shakur membre des Black Panthers, qui lui a transmis ce symbole, car il est la première star du Rap à arborer le durag ou le bandana.

En 2001, la National Football League américaine interdit à ses joueurs de porter des durags ou des bandanas sous leurs casques. Car le durag véhicule aussi une image de gangster

 

Popularisé par les rappeurs, les sportifs, le show-biz…et les gangs

Pendant les années 1990 et 2000, le durag et le bandana deviennent des symboles culturels et revendicateurs de la communauté afro-américaine. Ce sont d’abord les rappeurs américains qui popularisent le durag à travers leurs clips. C’est le cas de 50 Cent dans le clip In Da Club, de Nelly, LL Cool J, ou chez les femmes Erykah Badu, Lauryn Hill, ou Eve. Les athlètes aussi commencent à s’afficher avec un durag notamment le basketteur américain et star des BIG 3, Allen Iverson. Si bien qu’en 2001, la National Football League américaine interdit à ses joueurs de porter des durags ou des bandanas sous leurs casques. Car le durag véhicule aussi une image de gangster à tel point que certains lycées américains ont tenté d’interdire le port de durags. C’est le cas du lycée John Muir de Pasadena, en Californie , qui a interdit les durags dans le cadre d’une politique de code vestimentaire scolaire. Mais le « Black Student Union » a organisé une manifestation pacifique en février 2019, et les étudiants protestataires ont soutenu que l’école, et l’administration ont interdit le durag en raison de son affiliation avec la culture des gangs, bien que le directeur ait affirmé que les durags étaient interdits en raison « des valeurs que nous défendons à l’école ».

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Le durag et la mode

La presse britannique qualifie la une d’historique. Rihanna est devenue la première femme à apparaître en durag sur une couverture du magazine Vogue. Mais Rihanna avait déjà porté un durag incrusté de diamants Swarovski pour recevoir son prix d’icône de la mode de la part de du CFDA (Conseil de créateurs de mode américains). En 2017, et fait porter des durags à ses mannequins lors du défilé Fenty x Puma. En 2014, Chanel commercialise des durags mais se voient aussitôt critiqué d’appropriation culturelle. La maison de luxe finit par retirer le durag des ventes ses produits. Des célébrités comme Lupita Nyong’o ou Alicia Keys portent fièrement foulard ou durag, en revanche les personnalités blanches telles que la star de la télé-réalité Kylie Jenner s’affichent en durags et se voient ainsi régulièrement accusée d’appropriation culturelle, une pratique qui consiste à s’approprier un aspect culturel d’une population sans créditer le groupe minoritaire à l’origine de cette culture.

En 2017, l’ex-rédacteur ghanéen Edward Enninful est propulsé aux commandes du prestigieux magazine Vogue en Grande-Bretagne par Anna Wintour, la rédactrice en chef de l’édition américaine de Vogue. Et depuis son arrivée, il ne cesse de bouleverser l’industrie de la mode. En 2018 par exemple, il fait de Rihanna la première femme noire en couverture de l’édition de septembre (la plus importante de l’année) du magazine Vogue UK. Avec ce durag, Rihanna et Edward Enninful célèbrent la culture noire dans un magazine où elle a longtemps été marginalisée. En France, le créateur Fabrice Zaady Sullivan lui porte le foulard et le turban qu’il a accessoirisé à sa façon.

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En Afrique et aux Antilles

C’est principalement en Afrique de l’Ouest que les femmes portent le foulard comme accessoire de mode. « Dans la communauté malienne, le port du foulard est un symbole de féminité. J’ai toujours vu ma mère, ma grand-mère et mes tantes avec de jolis tissus sur la tête », explique Koudiedji Sylla, journaliste franco-­malienne de culture soninkée et créatrice de la marque « Sarakulé ». Au Mali, les mariées ne sortent jamais sans leur foulard pour montrer aux hommes qu’elles ne sont plus libres d’être courtisées. Dans les cultures yorubas que l’on retrouve au Nigeria, Bénin, Togo, Ghana, une femme mariée fera pointer son nœud à droite, tandis qu’une célibataire le hissera vers la gauche. Mais le foulard aurait également, dans les sociétés africaines, des origines mystiques. La tête est la partie supérieure du corps et la première à être touchée par les mauvais sorts. Le turban aurait aussi une fonction protectrice. Aux Antilles, l’ancêtre et le pendant du durag est le Maré Tèt. Une expression en créole dit : « Maré tèt » ou traduction « redresse-toi », ou « sois fière », une façon de rappeler aux femmes antillaises qu’elles sont fières.

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