[Interview] Ade BANTU, l’Afrobeat en héritage

Nous avons rencontré Ade BANTU à l’occasion de son 7e album « Everybody Get Agenda »

Propos recueillis par Léonard Silva.

 

« Everybody Get Agenda », le dernier LP de BANTU, le live band parmi les plus respectés du Nigéria, est classé 5e au Transglobal World Music Chart de ce mois. Adegoke Odukoya alias Ade Bantu, 49 ans, né à Wembley d’un père nigérian, est producteur, activiste social et leader de BANTU très actif dans la région de Lagos. Kora Awards 2005 pour « Fuji Satisfaction », Ade Bantu est aussi le fondateur du collectif musical afro-allemand Brothers Keepers et du Festival Afropolitan Vibes. Ade Bantu nous parle de « Everybody Get Agenda », de la société nigériane et de ses espoirs dans l’avenir de cette nouvelle génération d’artistes africains. Il devrait se produire en France l’année prochaine, si la pandémie le permet.

 

 

 

Depuis No Vernacular, son premier opus sorti en 1996, BANTU (Brotherhood Alliance Navigating Towards UNITY/ L’Alliance fraternelle qui progresse vers l’UNITÉ) s’est imposé comme un des live bands le plus important du Nigéria ainsi qu’une force musicale novatrice qui fusionne traditions yoruba, afrobeat, jazz, soul, funk, hip-hop et R&B. Son dernier album Everybody Get Agenda peut s’écouter ici 

 

Black News : Avec Everybody Get Agenda, avez-vous misé sur un public au-delà de vos frontières habituelles ?

Ade Bantu : En effet, nous avons voulu avec cet album atteindre un public plus international. Nos albums précédents s’adressaient à un public éminemment africain. Avec Everybody Get Agenda, nous voulons encourager un dialogue nécessaire, à la fois musical et politique, entre le sud et le nord. Les morceaux sont politiques et véhiculent une conscience sociale. Sur le plan musical, il s’agit d’un album enraciné dans l’afro-funk et l’afrobeat avec des éléments de hip-hop, R & B, jazz, ainsi que d’autres formes musicales. Bien évidemment, nous avons voulu aussi rendre hommage à nos racines Yoruba.

 

… Chacun doit se battre pour la justice, pour des principes humanitaires fondamentaux ou alors se retrouver du mauvais côté de l’histoire.

 

Ade_Bandu en concert. Photo tirée de sonInstagram

 

BN : Quel est le message principal de Everybody Get Agenda ?

Ade Bantu : Le titre de cet album veut dire que les gens ont toutes sortes de raisons pour justifier leurs actions, mais que nous devons questionner. Nous vivons une période de division. Il y a de plus en plus la volonté de semer la peur et d’en tirer un maximum de profit. Nous sommes confrontés à une politique de la peur : Trump aux Etats-Unis, Viktor Orban en Hongrie, Muhammadu Buhari au Nigéria, tous ces gens-là pratiquent la politique de la peur et de la division. Le problème, c’est que personne ne s’écoute plus. Tout d’un coup quelqu’un comme Trump émerge et les gens restent perplexes, confus. La raison, c’est que les gens n’en repèrent plus les signaux annonciateurs parce qu’on a cessé de s’écouter. Les situations se reproduisent en chaîne. Lorsqu’on vit dans sa petite bulle, on ne fait que s’écouter soi-même, qu’écouter les mêmes opinions, les mêmes amis qui partagent les mêmes idées ; nous ne nous rendons plus compte que de ce qu’il se passe autour de nous, que ce soit à l’extrême droite ou à l’extrême gauche, peu importe les affiliations politiques.  Nous disons tout simplement qu’il faut être vigilant et à l’écoute de ce qu’il se passe au-delà de notre envirinnement. Bien sûr, chacun a son agenda, mais nous pouvons transformer le négatif en positif.

 Le plus en important, c’est la volonté, ainsi que les valeurs pour lesquelles vous est prêts à vous battre, à mourir, car l’époque que nous ne vivons, personne ne peut rester neutre. Chacun doit se battre pour la justice, pour des principes humanitaires fondamentaux ou alors se retrouver du mauvais côté de l’histoire.

 

 

BN : Par rapport à votre précédent album, Agberos International, qu’est-ce qui a changé sur le plan musical, des idées et des choix ?

Ade Bantu : Agberos International qui date d’il y a trois ans et dans lequel a participé Tony Allen, était plutôt le résultat d’un patchwork, une synthèse d’idées qui ont émergé pendant une période de cinq à six années. En fait, il y a onze ans alors que je résidais en Allemagne, j’ai décidé de m’installer au Nigéria où j’ai formé un groupe avec lequel on est entrés un studio pour répéter et à un moment donné, on s’est dit qu’on avait suffisamment de morceaux pour enregistrer un album. Nous voulions savoir où est-ce qu’on en était musicalement. Donc le précédent disque était plutôt une synthèse d’idées.

Ce dernier album est à la fois bien plus concis et précis. Pour l’enregistrer, nous avions très peu de temps. Alors, nous sommes entrés en studio et nous nous sommes dit, voilà ce qu’on a envie de faire. Nous enregistrions au fur et à mesure qu’on répétait et trouvions des idées. Cela transparaît à l’écoute de l’album. Il s’agit d’un album à la fois riche en diversité et a plusieurs niveaux. Le fait de jouer ensemble depuis dix ans maintenant, contribue à l’aisance de chaque musicien, à la confiance mutuelle et surtout, il n’y a pas d’histoires d’égo. Nous vivons simplement la musique. Je pense que c’est notre meilleur album.

« Je sais que les gens vont tenter de comparer Bantu à Fela Kuti. Mais, nous ne sommes pas un groupe de retro-afrobeat. Ce que nous tentons de faire, c’est de rendre hommage à plusieurs grandes figures de la musique nigériane telles que King Sunny Ade, Dr  Victor Olaiya, Lijadu Sisters…»

BN : Au fil de l’écoute des morceaux de Everyday Get Agenda, on se rend compte d’une démarche structurellement enracinée dans l’afrobeat et le funk. Un choix délibéré ?

Ade Bantu : Étant un big band, les cuivres et la section rythmique sont naturellement très importants. Je sais que les gens vont tenter de comparer Bantu à Fela Kuti, mais, nous ne sommes pas un groupe de retro-afrobeat. Notre background musical est bien plus vaste. Ce que nous tentons de faire par le biais de cet album, c’est de rendre hommage à plusieurs grandes figures de la musique nigériane telles que King Sunny Ade, Dr  Victor Olaiya, Lijadu Sisters ainsi que bien d’autres. Moi-même, je viens de la culture hip-hop, c’est mon parcours musical. Je dirais plutôt que cet album est un concentré d’afro funk, de touches d’afrobeat, high-life, avec des éléments de jazz, soul, R&B… Il ne faut pas oublier que nous vivons dans une mégalopole, Lagos, une ville de 20 millions d’habitants. Les collages sonores autour de nous, ne pouvaient pas ne pas rejaillir dans notre musique.

Donc notre sonorité n’est pas influencée par une seule individualité, mais par plusieurs. Par exemple, ma mère est allemande, mon père est nigérian, l’histoire musicale que je transporte à travers ma musique est celle qui relie l’Europe à l’Afrique. J’ai grandi avec de la diversité musicale : j’écoutais les Beatles, James Last, James Brown, Mandrill, John Coltrane, Miles Davis et bien d’autres. Tout cela a forgé ma personnalité en tant que musicien. 

BN : En quoi la structure de Everybody Get Agenda nous renvoie-t-elle à la riche tradition de la musique populaire nigériane incarnée par des noms tels quels Fela Anikulapo Kuti, King Sunny Ade et bien d’autres ?

Ade Bantu : La musique de BANTU tire ses racines de la culture yoruba. Tous les membres du groupe parlent le Yoruba, même s’ils ne sont pas tous de l’ethnie yoruba, mais le fait d’avoir grandi à Lagos, une région dont la lingua franca est le yoruba, fait que tout le monde parle cette langue-là ainsi que l’anglais pidgin. Le Nigéria est un pays très complexe. C’est un pays où il y a environ deux cent langues et quatre cent dialectes. Vous voyez, c’est un pays très, très complexe. Beaucoup de choses arrivent en même temps. C’est une nation dans un État-nation. Cela étant dit, en ce qui concerne la musique, nous sommes conscients que nous ne pouvons intégrer toutes les traditions et tous les courants. Le plus important pour nous, c’est de montrer la diversité des sonorités et des cultures au sein de notre musique. Donc, nous avons comme porte d’entrée la culture yoruba et le talking-drum qui est une sonorité essentielle dans notre musique ; ensuite, nous partons dans un voyage musical qui fait appel à des éléments du jazz, du funk, de la soul, du R&B et à un certain moment, tout cela évolue.

Lorsque vous avez un groupe avec treize musiciens, vous êtes obligé de vous focaliser sur quelques points clés. Les points clés ce sont les cuivres, la rythmique, pour être sûr qu’on montre la richesse polyrythmique de l’Afrique de l’ouest, naturellement la basse – j’apprécie des lignes de basses percutantes -, et aussi la guitare, dont l’histoire dans la musique nigériane et de l’Afrique de l’ouest est liée à la « palm-wine music » ainsi qu’au high-life (la musique classique ghanéenne). Nous essayons de faire une synthèse de tous ces éléments dans notre musique. A travers cette riche palette, je donne à chaque membre du groupe l’opportunité de s’exprimer dans chaque morceau. Il n’est pas question de recréer un environnement du type « Ade and the Boys ». Au sein de BANTU, il y a des musiciens talentueux, nous sommes comme une famille qui joue ensemble depuis dix ans. Nous jouons chaque mois ensemble à Lagos et nous sommes devenus un des live bands les plus respectés du Nigéria.

« la musique m’a formé et informé sur les questions politiques et sociales, elle a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Des musiciens radicaux tels John Coltrane, Bob Marley, Fela Kuti, Public Enemy, ont tous contribué à ma formation politique et sociale.« 

BN : Vos textes abordent des thèmes tels que la lutte contre la corruption, le besoin de justice sociale, la xénophobie, le drame des migrants, ainsi que l’aliénation urbaine dans une grande métropole comme Lagos. Est-ce que le « sauve-qui-peut » est devenu une marque de la société nigériane ?

Ade Bantu : A l’instar d’autres sociétés, le Nigéria est aussi divisé ; cela est dû à la nature de ses structures sociales et économiques. Les inégalités sont criantes. Toutes ces inégalités globales que vous voyez, par exemple, dans des villes comme Paris, Berlin ou New York se reproduisent aussi au Nigéria. Si on s’attarde un peu sur la question des conditions de vie, le Nigéria possède des ressources qui lui auraient permis d’être aussi riche que des pays comme Dubaï ou l’Arabie Saoudite.

En tant que pays, nous avons d’importantes ressources pétrolières, mais les recettes ne bénéficient pas aux couches en bas de l’échelle de la société nigériane. Cela provoque des frustrations, de la colère et tout ce qu’il se passe à l’heure actuelle au Nigéria. Alors que faire ? Comment canaliser toutes ces frustrations et ce mécontentement de la population ?  Est-ce qu’on doit s’y résigner et dire, voilà, « je ne suis qu’un parmi des millions, je ne peux rien y faire ? » Non, je n’ai pas été élevé comme cela. J’ai été élevé pour m’exprimer sur les problèmes, m’insurger contre les injustices. J’ai toujours cru que la meilleure façon de combattre ces problèmes était de provoquer de la réaction chez les gens, de réveiller les esprits. Et je pense que la musique peut remplir cette fonction-là. Car la musique m’a formé et informé sur les questions politiques et sociales, elle a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Des musiciens noirs radicaux tels John Coltrane, Bob Marley, Fela Kuti, Public Enemy, ont tous contribué à ma formation politique et sociale. 

En raison de mon expérience personnelle avec la musique, j’ai compris l’importance du pouvoir des textes dans une chanson. Vous ne pouvez pas chanter l’amour, lorsqu’il n’y a aucune raison de le célébrer. Vous ne pouvez pas chanter sur le champagne et l’argent, lorsque votre voisin souffre et se bat pour survivre. Cela ne serait pas juste. Quant à moi, le plus important c’est de documenter notre époque.

L’Afrique traverse une période extrêmement difficile sur le plan politique. Nous constatons en ce moment la résurgence de gouvernements autoritaires, de dictatures. En Egypte, Éthiopie, Afrique du Sud, Nigéria, il y a cette tentation-là, voire au Mali, où la population après avoir pris la rue et mené toute seule sa révolution, les militaires se sont imposés de façon paternaliste en revendiquant le droit de soi-disant régler les problèmes du pays. Par conséquent, en tant que musiciens, nous devons combattre le statu quo, lutter contre les injustices ou alors nous manquerons nos responsabilités vis-à-vis de notre génération et des générations futures.

« L’idée derrière BANTU était de réunir, dans un collectif, des jeunes africains résidant en Allemagne, avec le but de mener une réflexion sur le continent, le panafricanisme, ainsi que partager nos goûts sur le plan musical »

BN. Quand vous et votre frère Abiodun avez eu l’idée de créer en 1996 BANTU (Brotherhood Alliance Navigating Towards Unity), aviez-vous une feuille de route précise ?   

Ade : C’est avec mon frère Abiodun et deux amis, dont Patrice Bart-Williams, alias Patrice, connu du public en France, que nous avons fondé BANTU. L’idée derrière BANTU était de réunir, dans un collectif, des jeunes africains résidant en Allemagne, avec le but de mener une réflexion sur le continent, le panafricanisme, ainsi que partager nos goûts sur le plan musical, étant donné que chacun venait d’un background différent. Quelques-uns venaient du milieu du hip-hop, reggae, soul, voire des musiques africaines traditionnelles. C’est de là que tout est parti. Nous avons enregistré quelques singles à succès, sortis au Nigéria. Puis, certains ont décidé de poursuivre des projets solos.

A l’heure actuelle, on pourrait dire que BANTU est bien plus qu’un big band de 13 musiciens. Comme nous avons eu la chance d’avoir  des grands musiciens en tant que mentors, nous profitons de notre expérience pour prodiguer des conseils aux plus jeunes et ainsi contribuer à ce que la culture de la musique soit vivante dans un environnement comme celui du Nigéria. Lorsque les gens écoutent des grands noms tels que King Sunny Ade ou Fela Kuti, ils pensent automatiquement au Nigéria, pays de la musique. Mais en réalité, au Nigéria, nous n’avons pas beaucoup de salles de concert. Et si vous voulez apprendre à jouer d’un instrument, vous serez obligé d’avoir recours à l’église ou alors investir beaucoup d’argent dans des cours particuliers. Alors comment faire de la musique ou en faciliter l’accès pour des gens qui n’ont pas les moyens ? Cela rentre dans le cadre de nos activités de mentorat pour les jeunes, à travers des cours de musiques, l’apprentissage d’un instrument, des workshops et d’autres actions de soutien.

BANTU se positionne donc bien au-delà du simple ego trip qui consiste à monter sur scène pour devenir des superstars. Nous essayons aussi de donner à la communauté.

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Lire aussi : Burnaboy, L’étoile naïja

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BN : Quel regard portez-vous sur la scène nigériane actuelle et la musique Naïja, par rapport au testament laissé par des artistes comme Dr Victor Olaiya, Chief Ebenezer, Sonny Okosun, Prince Nico Mbarga, King Sunny Ade ou Fela Kuti, qui ont réussi à faire de votre musique une musique globale ?

Ade : Je suis vraiment très heureux de constater, que la nouvelle génération de musiciens du Nigéria a réussi à se libérer de cette ennuyeuse et dégradante étiquette de « world Music ». Les anciens que vous avez cités, quand ils essayaient de vendre leur musique en Europe, les maisons de disques plaçaient leur musique avec celle des musiciens de la Colombie, de l’Inde ou d’ailleurs, sous prétexte qu’elle n’était pas faite par des musiciens ‘’blancs’’, d’où l’appellation de musiques du monde (World Music).

 Ce que j’aime avec la nouvelle génération d’artistes nigérians et africains, c’est qu’elle est arrivée et a dit « vous savez quoi ? Nous, nous sommes des artistes globaux ! »

De nos jours, nous avons de jeunes artistes africains qui sont des grandes vedettes, des pop stars aux États-Unis. Ils n’ont pas eu besoin de l’étiquette « world Music ». Ils sonnent nigérians ou autres et ils s’imposent sur le plan artistique. Le meilleur exemple, c’est Burna Boy avec sa musique, qu’ils appellent afro fusion. Il est réjouissant de constater cette émancipation-là, cette volonté d’affirmation de cette jeunesse. Le point le plus important, c’est que la nouvelle génération d’artistes nigérians n’oublie jamais d’où elle vient. Par exemple, Burna Boy fait toujours référence à Fela Kuti, il prend des extraits de la musique de figures comme Dr Victor Olaiya, Bobby Benson, Prince Nico Mbarga et d’autres, qu’il intègre dans sa propre musique. Ces attitudes contribuent à la durabilité de la scène nigériane ainsi qu’au transfert de toute une culture musicale aux générations futures, qui sans eux, ne connaîtraient pas Fela, Sunny Ade et bien d’autres. Cela me redonne de la confiance en l’avenir.

Instagram de Ade BANTU

Written by Léonard Silva

Journaliste en activité depuis plus d’une trentaine d’années. Journaliste- reporter au sein de Radio France Internationale. Il a collaboré, le long de sa carrière, avec plusieurs publications, radios et télévisions : ‘’ Africa News l’’(Londres), ‘’Africa News International’’(Londres), ‘’Libre Afrique’’(Paris), ‘’Globe Magazine”(Paris) ‘’Black News’’(Paris-première mouture) ‘’New Beats ‘’(Paris),’’RFO’’(Paris), ‘’Antenne 2’’(Paris),’’Deutsche Welle-Voice of Germany’’, ‘’Radio Netherlands -Wereldomroep’’ (Hilversum-Pays-Bas)).