Haïti : La poétesse Farah-Martine Lhérisson Lamothe est morte, assassinée à son domicile avec sa famille

Par la rédaction

 

La poétesse Farah-Martine Lhérisson Lamothe a été assassinée dans la soirée du 15 juin dernier avec son mari et son fils dans leur résidence à Péguy -Ville. Farah-Martine Lhérisson Lamothe était directrice d’école, professeur de littérature, et poétesse. Elle est l’auteur du recueil de poèmes : « Itinéraire Zéro », publié en 1995. Son talent est reconnu dans le milieu littéraire haïtien.

 

Haïti sous le choc

Selon les informations recueillies, des individus armés ont pénétré dans la demeure et ont ouvert le feu sur le conjoint de Farah-Martine Lhérisson, l’ont ensuite visée ainsi que son fils Laurent, grièvement blessé, qui sera transporté à l’hôpital où il décédera. Ces décès soudains et tragiques confirment l’insécurité grandissante qui règne dans le pays depuis quelques mois et ont fait réagir les personnalités du pays.

Farah-Martine et son mari

Pradel Henriquez, le Ministre de la Culture a déclaré :
« L’assassinat de Madame Lhérisson, professeur de Belles Lettres et l’une des voix majeures de la poésie, attriste le monde littéraire haïtien ». Le ministre a demandé l’ouverture d’une enquête, et ajouté : « l’assassinat de la Poétesse Farah Martine Lherisson, est un crime de trop ; c’en est assez ! Cet acte ne saurait rester impuni ; l’ouverture d’une enquête criminelle autour de ce drame crapuleux est imminente et nécessaire […] Que l’action publique soit mise en mouvement contre tous ceux, de près ou de loin, ont participé à ce forfait ; qu’il s’agisse d’auteurs, co-auteurs ou complices ».

La Direction Nationale du Livre a aussi réagi : « Ce crime odieux vient malheureusement s’ajouter à une liste d’actes indignes, barbares, qui salissent l’image de notre société et réduisent l’espoir de notre jeunesse. La mort de Farah-Martine Lhérisson est effroyable. Notre littérature haïtienne contemporaine, l’une des rares vibrations positives en ce moment difficile, à côté de l’énergie culturelle, vient ainsi d’être attaquée, dépouillée d’une de ses belles plumes, encore pleine de promesses, et d’une enseignante qualifiée ».

Le Ministre de l’Éducation Nationale Pierre Josué Agénor Cadet, condamne avec la même rigueur : « Cet acte révoltant et criminel doit interpeller toutes les forces vives du pays sur le degré grandissant de la violence gratuite sur les citoyens et citoyennes, endeuillant et affectant les familles haïtiennes. Il est sans doute venu le temps de faire un front commun afin de dire non à l’inacceptable ».

 

Retour sur l’expérience poétique de l’une des poétesses qui ont le plus influencé la nouvelle génération de poètes haïtiens

Dans la littérature haïtienne, il existe plusieurs exemples d’écrivains qui, très tôt, après avoir connu un certain succès, ont vite arrêté d’écrire, pour entrer dans ce que nous pouvons appeler aisément « une expérience poétique » : Carl Brouard (1902-1965), Magloire Saint-Aude (1912-1971), Davertige (1940-2004), Yanick Jean (1946-2000) et plus près de nous, Marc Exavier (1962-). Cette expérience poétique tend vers l’extinction de toute voix, vers une parole étouffée pour être vécue, une parole suffisante à elle-même, un discours qui se contient. Cette expérience rejette toute posture poétique, car on le sait, en littérature toute posture est imposture. C’est cette expérience poétique qu’a vécue jusque-là Farah-Martine Lhérisson.

 

La période charnière de la poésie haïtienne

En 1995 parait un petit ouvrage aux éditions Mémoire sous la plume de Farah-Martine Lhérisson, « Itinéraire zéro », qui signe son entrée dans ce que Lyonel Trouillot appellera plus tard la génération des éditions Mémoire. Dans la même période, une floraison de recueils de poèmes parus aux éditions Mémoire : « Soleil : caillou blessé » (Marc Exavier, 1994), « Girandole du jour » (Gary Augustin, 1994), « Espaces intermédiaires » (Joubert Satyre, 1994), « Pierres anonymes » (Rodeney Saint-Éloi, 1994), « Rêve obèse » (Wilhems Édouard, 1996). Une période charnière pour la poésie haïtienne.

 

La genèse de « Itinéraire zéro » 

Farah-Martine Lhérisson, alors âgée de 25 ans, voit son livre salué par la critique littéraire de l’époque et ses pairs. L’écrivain Lyonel Trouillot fait de ce livre « le titre le plus révélateur » de l’esthétique du délabrement. Rodney Saint-Éloi, pour sa part, la place confortablement dans cette génération dans un article paru dans un ouvrage collectif édité au Canada en 1997 sous le titre « Littérature et dialogue interculturel : culture française d’Amérique ». Rodney Saint-Éloi disait de cette génération qu’elle « porte la voie rompue du poème. Dans cette expérience, rien ne se passe. La vie, la mort, le sang ne nourrissent même plus. La mort semble vaincue et vécue ». 

 

Farah-Martine Lhérisson rejette l’étiquette du poète pour devenir elle-même poème

Cette expérience de la mort à la fois vaincue et vécue dont parle Rodney Saint-Éloi semble caractériser la vie poétique de Farah-Martine Lhérisson. Cet unique recueil de poèmes de l’auteure, rempli d’images fortes, fait d’une écriture à la fois douce et sauvage, a conquis la nouvelle génération de poètes haïtiens des années 2000, voire d’après-séisme. Farah-Martine Lhérisson n’a publié que ce recueil de poèmes dans lequel elle écrivait : « Recommencer / mes vies d’autrefois / ailleurs à nulle autre pareil / tout est à reconstruire ». Cette quête perpétuelle du moi multiple, de son « enchevêtrement dérisoire », elle a choisi non pas de la décrire, mais de la vivre. En se consacrant à l’éducation et à l’enseignement, Farah-Martine Lhérisson rejette l’étiquette du poète pour devenir poème. Pour vivre cette expérience intense qu’est le poème. Garder le poème en soi, pour soi. Être le poème.

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