#France. Qui va réellement diriger le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) ?

Par Lise-Marie Ranner-Luxin

 

Mais que se passe-t-il au Conseil représentatif des associations noires ? Procès, contradictions, attaques en règle, le torchon brûle au sein de la plus représentative des associations d’Afro-descendants de France. Autrefois amis, Louis Georges Tin – l’ex-président – et Gyslain Vedeux – son successeur -, se déchirent devant les tribunaux ; tandis que Lova Rinel, la présumée nouvelle élue, et ce même Gyslain Vedeux en revendiquent la présidence effective.

 

Rappel des faits

Le CRAN aurait une nouvelle présidente en la personne de Lova Rinel élue le 18 juillet, et Louis Georges Tin (LGT) aurait été confirmé comme président d’honneur suite à la radiation de Gyslain Vedeux. Les précautions oratoires sont de mise car cette élection est dénoncée par Gyslain Vedeux, élu président le 16 juin 2018 pour un mandat de trois ans qui court jusqu’en juin 2021. Ce dernier conteste sa radiation et accuse Louis Georges Tin d’une usurpation de titre de président d’honneur qui n’est pas stipulé dans les statuts du CRAN. Il lui reproche par ailleurs, de s’être proclamé Premier ministre d’un Etat fictif de la Diaspora africaine, et d’un trou non justifié sous sa mandature de plus de 50 000 euros et de plusieurs factures au dépend du CRAN d’un montant de plus de 13 000 euros. LGT qui apporte les justificatifs de ces dépenses, accuse Gyslain Vedeux de s’être servi du CRAN pour annoncer et promouvoir sa candidature sur une liste dans sa région aux dernières municipales, ce qui, selon lui, est interdit par les statuts du CRAN, et de détenir les codes du site et des réseaux sociaux du CRAN pour asseoir son influence.

Lova Rinel, de son côté, reproche à Gyslain Vedeux un rapprochement avec des leaders extrémistes de la communauté noire. Ce dernier, en retour, ne prête pas foi à ces accusations, et ne reconnaît aucune légitimité à Lova Rinel affirmant même qu’elle n’a jamais été membre du CRAN ; juste une sympathisante avec laquelle il a collaboré comme c’est souvent le cas avec de nombreux sympathisants.

 

La version des protagonistes

Nous les avons contactés pour recueillir leurs impressions et surtout savoir quel sera l’avenir du CRAN dans ces conditions. Chaque partie reste campée sur ses positions, sûre de son bon droit, et atteste détenir les récépissés de la Préfecture légitimant sa présidence ainsi que de nombreux échanges de mail. L’affaire est aux mains de la justice, au pénal et au civil, et le parquet financier a également été saisi. Quelle sera désormais la ligne politique du CRAN ? Qui est le ou la mieux placé(e) pour défendre les intérêts des afro-descendants ? L’époque étant particulièrement sensible depuis les derniers événements suite à la mort de Georges Floyd, les Noirs ont besoin d’organisations solides et de personnages charismatiques voir emblématiques pour les représenter, car conscients que sur la question noire et les discriminations, ils sont attendus au tournant.

 

 

Louis Georges Tin : « J’ai toujours refusé de m’allier à un parti politique, le CRAN n’est pas une officine »

Avec son CV impressionnant LGT est ce que l’on appelle un bon client pour les médias. Universitaire, ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de Lettres modernes, docteur ès lettres, c’est un militant acharné contre l’homophobie et le racisme. Originaire de la Martinique, il connait mieux que quiconque les blessures liées à l’esclavage que portent encore les Antillais dans leurs chairs, la statuaire et le scandale du Chlordécone. Incollable sur tous les sujets,  calme sur les plateaux, et tout en prenant de la hauteur, n’hésite pas à renvoyer ses débatteurs face leur contradictions, mais toujours avec flegme et une pointe d’ironie. En revanche, s’il y a un point sur lequel il ne faut pas le titiller, c’est sur la mémoire de ses ancêtres. Comme son illustre compatriote Aimé Césaire, la blessure est profonde, « la blessure est sacrée ». Apostrophé régulièrement sur sa page Facebook, il concède un peu de pédagogie à certains, et d’autres à qui il ne fait pas de quartier. Il n’a jamais caché ses opinions politiques et se revendique « très à gauche ».

 

« nous sommes victimes de nos succès qui attisent la convoitise. La présidence est un tremplin pour les politiques. Nous sommes tous politisés, mais le CRAN est apolitique sinon ça devient une officine.»

 

Sur sa querelle avec Gyslain Vedeux à qui il reproche d’avoir utilisé le CRAN à des fins politiques, il confesse : « nous sommes victimes de nos succès qui attisent la convoitise. La présidence est un tremplin pour les politiques. Nous sommes tous politisés, mais le CRAN est apolitique sinon ça devient une officine. Si le président dit : je suis sur une liste, quelle serait sa crédibilité face aux autres membres et bailleurs » ? Toujours sur Gislain Vedeux qu’il a pourtant adoubé pour sa hargne sur les violences policières, mais à qui il reconnaît des faiblesses et des lacunes, il ajoute : « il n’a rien fait, je lui ai proposé des séances de média training, il a refusé. Il n’a pas de ligne politique, n’a quasiment pas fait de communiqué de presse ». Il précise : « sous ma présidence, nous avons un nombre important de victoires ». La principale victoire du CRAN est en effet celle des réparations. Elle a obtenu en 2017 de la part de François Hollande, la création de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, et la restitution des trésors coloniaux de la part d’Emmanuel Macron.


Voir aussi : #France. Discriminations : que peut faire la culture ?


 

 

Gyslain Vedeux : « je suis un militant de terrain pas de salon, je ne représente pas le quota »

Le cheval de bataille de Gyslain Vedeux est effectivement la lutte contre les violences policières. C’est d’ailleurs sur ce thème qu’il est arrivé au CRAN et a été élu président. Lova Rinel le reconnaît : « Il nous a impressionné par sa maitrise du sujet ». Mais elle lui reproche, un rapprochement avec Kémi Seba, la Brigade anti négrophobie (BAN) et la Ligue de défense noire africaine (LDNA). Sur ce point, Gyslain Vedeux tient à mettre les points sur les i : « J’ai rencontré la BAN plusieurs fois avec laquelle nous avons d’excellentes relations et nous travaillons ensemble sur la plate-forme de la lutte contre toutes les formes de racisme. La Ligue, je n’ai pas encore eu l’occasion de les rencontrer, malgré de nombreuses discussions. Mais je n’ai jamais discuté avec Kémi Séba, et quand bien même ! Si je ne discute pas avec les associations noires, je discute avec qui ? »

 

« Je refuse d’aller dans les médias pour faire du bavardage. Quand on m’invite sur un plateau pour parler du communautarisme, je veux que l’on parle de tous les communautarismes en particulier du communautarisme blanc. »

 

Il précise : « dans une tribune de Médiapart, je soutiens la BAN, je soutiens Franco ». [NDLR : Franco est jugé pour avoir tagué et jeté de la peinture sur la statue de Colbert]. Sur les reproches qui lui sont faits sur sa communication, Gyslain Védeux répond : « j’ai cassé deux choses en arrivant : je ne suis pas médiatique, et le CRAN n’est pas une personne mais un collectif de travail. Je suis un ancien sportif de haut niveau et depuis l’âge de 14 ans, je passe dans les médias, donc je n’ai pas besoin de cours de communication ». Il ajoute : « je refuse d’aller dans les médias pour faire du bavardage. Quand on m’invite sur un plateau pour parler du communautarisme, je veux que l’on parle de tous les communautarismes en particulier du communautarisme blanc. Je ne représente pas le quota. On doit être représenté proportionnellement à notre nombre. Les Noirs que l’on voit à la télé sont toujours les mêmes. Pour une Rama Yade nommée combien d’expulsés ? Je refuse d’être le quota noir pour les interviews ».

 

« … je suis un militant de terrain… Prenez l’affaire Adama Traoré, on a réussi à prouver en soutien à la famille que le procureur avait menti, ça c’est du concret »

 

« Ma cible c’est les médias afro descendants, et j’assume mon communautarisme noir », continue-t-il très remonté. Concernant son manque de communication sur les actions du CRAN, il tient à le clarifier : « On ne communique que pour annoncer des actions. Je ne ponds pas des communiqués de presse, je suis un militant de terrain, je me déplace. Prenez l’affaire Adama Traoré on a réussi à prouver en soutien à la famille que le procureur avait menti, ça c’est du concret ». Il poursuit : « sur la récente affaire Kéziah en Martinique, toujours en soutien à la famille, nous avons saisi le Défenseur des droits, une instruction est en cours et nous nous portons partie civile. Sur le chlordécone, avec plusieurs associations basées aux Antilles et en hexagone, nous menons une action d’une extrême importance, où nous attaquons l’Etat en justice sachant que sa responsabilité a été reconnue concernant cet empoisonnement ».


Voir aussi : L’avis des Noir.e.s compte : discrimination, déboulonnage des statues, culture, colonisation…

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Lova Rinel : « porter la question noire dans notre contemporain et ses perspectives dans l’avenir »

Née de parents malgaches, Lova Rinel est née et a grandi en banlieue parisienne, et n’est pas une novice en politique. Ancienne conseillère diplomatique et politique du Président de l’Assemblée, et du Président de la République de Madagascar, elle a été la rédactrice de la loi sur l’abolission de la peine de mort votée en 2014, et a été l’une des principales personnalités ayant organisé le XVIe sommet de la Francophonie à Antananarivo en 2016. Elle milite au CRAN depuis plusieurs années, et son programme « s’inscrit dans la lutte contre les discriminations et les enjeux de représentation noire dans notre société contemporaine ». Un sujet lui tient particulièrement à cœur celui du « Karfala » au Liban. Un système de parrainage entre les femmes de ménage et gouvernantes et des familles libanaises, hors du champ d’application du droit du travail libanais laissant ses expatriées à la merci de leurs employeurs. Une pratique répandue auprès de toutes les couches de la société, décrite comme de l’esclavage moderne. Malgaches, Sri lankaises, Philippines, Camerounaises, Bangladeshies, Éthiopiennes et tant d’autres se retrouvent prises dans ce terrible piège du « kafala ».

 

«Gyslain Vedeux a envoyé un mail au Défenseur des droits Jacques Toubon pour lui dire que je serai présente à une réunion en qualité de vice-présidente du CRAN »

 

Son élection au CRAN qui a fait l’unanimité a été enregistrée à la préfecture le 29 juillet. Et c’est là que rien ne rien va plus. Gyslain Vedeux certifie que Lova Rinel n’a jamais fait partie de l’organisation ; à l’entendre, il la connaîtrait à peine. Lova Rinel qui sait qu’en matière de poste de pouvoir tous les coups sont permis, accuse le coup mais ne se laisse pas démonter pour autant. Elle pourrait balayer d’une main ces accusations, mais préfère mettre les choses au clair : « dans un procès-verbal de 2018 Gyslain Vedeux nomme le bureau de CRAN et j’en fait partie en tant que vice-présidente et porte-parole, et Louis Georges Thin comme président d’honneur » Elle ajoute : « il me met dans toutes les boucles de mail, m’interpelle en tant que membre du CA ». Et avance un argument imparable : « il a envoyé un mail au Défenseur des droits Jacques Toubon pour lui dire que je serai présente à une réunion en qualité de vice-présidente du CRAN ».

Quand nous lui demandons quel serait l’intérêt de Gyslain Vedeux de persister à nier sa légitimité, Lova Rinel répond : « toute personne n’appartenant pas au CA qui est présente lors d’une réunion de ce même CA annule la validité de cette réunion. En s’appuyant sur ma non légitimité, il fait annuler de facto le PV qui confirme sa radiation. S’il reconnait que je suis membre du CA, sa radiation est actée ».

Written by Lise-Marie Ranner Luxin