Rokia Traoré réinvente les sons du Mandé

Rokia Traoré, l’artiste mandingue aux convictions affirmées et à la positivité à toute épreuve pour son cher Mali et sa chère Afrique est notre grand format de la semaine. Un entretien où elle nous parle de sa musique, de la femme, de l’artiste, des relations Nord-Sud.

 

 

Absente  des scènes françaises ces dernières années, la  chanteuse malienne Rokia Traoré  s’est produite  à la Philharmonie  de  Paris   en ce  début de 2020 et nouvelle décennie, pour  une création en trois actes : ‘’Mandé Fôli ‘’, ‘’Dream Mandé Djata’’  (à l’origine une pièce  de  théâtre musicale, dont le récit  écrit  par Rokia  Traoré raconte  une  partie  de  l’épopée  mandingue) et ‘’Né So’’ (chez moi), son sixième  et dernier album en date sorti  en 2016, dans  lequel  la  chanteuse poursuit sa quête d’horizons soniques nouveaux.

Avec un regard majeur sur ses racines mandingues et la culture africaine au  sens  large  du  terme,  entourée de Russell Tshiebua (chœurs et danse), Mamah Diabaté (ngoni), Rody Cereyon (basse), Stefano Pilia (guitare), Joël Massa Diarra (balafon), Roméo Djibré (batterie), Rokia Traoré expose sa vision d’un Mali et d’une Afrique  à  la  fois complexe  et moderne, où se  mélangent  classicisme mandingue,  jazz  et rock.  Elle  ouvre  au passage  un espace aux  connexions  Bamako-Paris,  avec deux habitués des scènes internationales  et  des variations cosmopolitaines, à  savoir,  Ballaké Sissoko  (kora) et  Vincent Segal (violoncelle)  et  rend en  filigrane un hommage poétique  à  son père, instigateur de la veine artistique de Traoré, qui n’est plus de ce monde.

Pendant trois jours (4, 5 et 6 janvier) Rokia Traoré vint à la  Philharmonie de Paris nous  raconter,  au-delà  des contradictions et des tensions qui marquent cette période charnière  du grand  continent,  son Mali et  son Afrique des espoirs, rêves et réalités, ainsi  qu’elle a étayée au  gré  d’une rencontre avec BlackNews Magazine.

 

Je n’ai pas eu à redéfinir ma philosophie parce qu’elle est ce qu’elle est, elle fait ce que je suis en tant qu’artiste indépendamment de l’économie et du cadre professionnel structurel du cadre de la musique.

 

Black News : Votre carrière qui a démarré je crois vers la fin des années 90 avec l’album « Mouneïssa» (1998). Depuis lors, il y a eu des changements profonds au sein de l’industrie musicale, sur les plans économiques et technologiques. Vous ont-ils amenée à redéfinir votre philosophie en tant qu’artiste ?

Rokia Traoré : Je n’ai pas eu à redéfinir ma philosophie parce qu’elle est ce qu’elle est, elle fait ce que je suis en tant qu’artiste indépendamment de l’économie et du cadre professionnel structurel du cadre de la musique. Il a fallu s’adapter à un fonctionnement et voir le bon côté des choses : créer plus de spectacles que je n’enregistre d’albums. De plus, je n’ai jamais tant enregistré que ça, il y a généralement cinq à sept ans d’intervalles entre mes albums, je n’ai donc jamais enchaîné les albums, donc ce fonctionnement ne me dérangeait pas tant que ça. La situation aurait certainement eu un impact si j’avais été au début de ma carrière. Je suis à une étape de ma carrière où j’ai envie de moins tourner, enregistrer moins d’albums, du coup je créer plus en croisant différentes disciplines : musique, danse, théâtre. J’écris beaucoup plus, ce que j’adore aussi… Tout va bien.

BN : En tant qu’enfant de diplomate, qui a voyagé un peu partout notamment en Afrique, quel regard portez-vous sur l’Afrique d’aujourd’hui ?

RT : En dehors d’avoir beaucoup voyagé, l’Afrique c’est chez moi. Il y a des changements : c’est un continent qui continue à surprendre positivement tout en ayant ses problèmes liés à plusieurs décennies d’occupation dont on ne s’en relève pas du jour au lendemain. Qui parle de continent parle d’habitants, de culture, de philosophie et de psychologie. Tous ces éléments sont mis en valeur et en perpétuelle évolution, mais mis en valeur ou abîmés selon les types de contact. L’histoire de l’Afrique fut qu’il y a eu une violence qui ne disparaît pas du jour au lendemain parce que, sur le papier on a dit que la colonisation était terminée. Les esprits doivent se décoloniser aussi. L’image de l’Afrique colonisée est dépendante du raisonnement qui doit changer et cela prend du temps. Cela demande plusieurs générations pour que les douleurs se diluent, qu’il y ait du recul, que cette nouvelle génération arrive avec un état d’esprit frais, moins de complexe, plus d’assurance, plus d’amour pour soi-même et pour le continent.

 

L’histoire de l’Afrique fut qu’il y a eu une violence qui ne disparaît pas du jour au lendemain parce que, sur le papier on a dit que la colonisation était terminée. Les esprits doivent se décoloniser aussi.

 

Finalement, tout cela n’est pas surprenant. Là où il faut être vigilant, c’est dans l’accompagnement de cette évolution, c’est bien beau de parler de la manière positive dont cela devrait se passer, mais il faudrait en être conscient, qu’on l’accompagne et qu’on ait la volonté qu’il en soit ainsi […] Nous pourrions aussi rester ce continent complexé très beau, avec énormément de richesses dont tout le monde profite sauf leurs propres habitants. C’est nous qui pouvons changer cela, il faut donc accompagner ce changement qui n’est pas seulement économique : le développement est aussi culturel, je dirais même d’abord culturel pour être en mesure d’éduquer et de bâtir les esprits qui vont faire ce changement…

BN : La société africaine aujourd’hui est-elle prête à accepter la femme à la fois artiste et mère ?

RT : Malheureusement, ce n’est pas que la société africaine d’ailleurs, c’est cela qui est surprenant. L’Afrique, ce continent dont beaucoup de gens disent beaucoup de choses de l’extérieur. Il est rare d’entendre l’avis de l’Afrique sur la culture africaine, sur le côté positif de la culture africaine. On parle beaucoup de la polygamie, cette Afrique de l’excision qui sont des côtés négatifs de nos cultures, comme dans toutes d’ailleurs, évidemment des choses à améliorer. Je parle plus d’excision que de polygamie car pour moi la polygamie est une question de choix de vie tant qu’il se fait dans la liberté, que les jeunes filles ne sont pas obligées de se marier à des âges où elles ne peuvent pas faire de choix, qu’on n’accorde pas plus d’importance à leurs éducation et épanouissement intellectuel, ça c’est un vrai problème ; mais en dehors de cela, il s’agit de choix…

 

L’excision, ce n’est pas une bonne chose car cela ne correspond pas au bon épanouissement de la jeune fille et de la femme qui m’est extrêmement cher.

 

L’excision, ce n’est pas une bonne chose car cela ne correspond pas au bon épanouissement de la jeune fille et de la femme qui m’est extrêmement cher. Donc il y a des choses à changer dans les mentalités, mais nous parlons aussi de l’Afrique où les changements sont une possibilité parce que quand on ose, et qu’on bute comme partout ailleurs… Il y a eu des minorités, aujourd’hui encore en Europe, les droits de la femme ne sont pas autant respectés en terme d’égalité que ceux des hommes dans différentes situations, on le vit encore ici ; en Afrique aussi, il y a des améliorations à apporter, mais ce n’est pas impossible…

Je suis née au mali, j’y ai passé une partie de ma vie même si j’ai beaucoup voyagé, la femme que je suis, mon identité, mon métier, tout ce qui me fait est accepté et respecté. J’ai un rapport de respect et de grand amour avec le Mali et mon public de là-bas. Il y a ceux qui voient une femme comme moi, dans ma manière différente d’exister n’est plus une si grande particularité mais il y en a d’autres qui peut-être sont dans des métiers où elles sont moins exposées, mais elles arrivent à vivre, nous arrivons à vivre dans ce pays, à apporter notre contribution au changement qui est positif la plupart du temps. J’ai un soutien de mon pays dans tout ce que j’entreprends, un accompagnement  d’un public très important et au fil du temps, selon les gouvernements et selon l’importance qu’il accorde à la culture et à ceux qui la portent, j’ai toujours eu une relation de respect des différents gouvernements.

Je dirais que ce pays, ce continent, dans ses qualités et ses défauts sont miens. On vit dans une relation d’interaction pour une évolution réciproque, le changement de mentalités dans des concepts qui sont nécessaires partout dans le monde : les choses bougent, changent ; il n’y a pas de problème identitaire qu’en Afrique ; d’un pays ou d’un continent à l’autre, les problèmes sont différents et à traiter différemment. Je suis très positive concernant l’Afrique : nous avons des problèmes à gérer, mais le principal n’est pas cela, le vrai souci est comment former les hommes et femmes, leurs esprits pour mieux les comprendre et les gérer sans complexe. Nous y travaillons. Et j’ai l’immense plaisir de pouvoir participer à ce changement-là à travers ma vie quotidienne au Mali où je vis depuis une dizaine d’années maintenant.

BN : Retour à votre musique  notamment à votre dernier album, Né So  Quel en est la philosophie, est-ce la suite du précédent Beautiful Africa ?

RT : Beautiful Africa est chez moi (rires). Vous savez, cela vient vraiment du cœur. Quand on aime vraiment quelque chose et moi j’y vois beaucoup de choses positives et il faut le dire, le crier, l’écrire, le représenter à travers des pièces, des spectacles des concerts, que cette Afrique est belle ! La manière dont je la vois et ke la sens, je l’explique au reste du monde. Et quand on est passionné, on ne se rend pas compte qu’on l’a peut-être suffisamment dit et on le montre : le Mali est un magnifique pays ! Et l’Afrique est magnifique, voilà !

BN : Vous avez multiplié les collaborations sur Ne So. Est-il si important pour sortir de la de son cadre musical ?

RT : Ah oui, très important, tout ce dont on parle depuis est très bien parce que là est mon identité, mais le monde c’est aussi une ouverture d’esprit, les contacts, admettre ce qu’il y a d’autre en dehors de soi, l’intégrer et se l’approprier. Les collaborations servent à cela, des rencontres, donner matière à sa curiosité, à apprendre parce qu’on n’a jamais tout appris… Il est nécessaire de rester en contact avec le reste du monde que ce soit dans le métier ou dans d’autres contextes, il est extrêmement important de collaborer, de savoir entendre et intégrer ceux qui sont proches ou éloignés.

 

Je n’ai jamais eu la sensation d’un rejet ou d’une non-reconnaissance de la musique africaine. Il y avait et il y a toujours une méconnaissance liée probablement au fait que chez nous-mêmes, il n’existe plus un réel contexte économique pour exploiter nos musiques, notre culture et nos arts.

 

BN  : C’est un très long chemin pour arriver au sommet , par rapport au regard extérieur, est-ce qu’aujourd’hui on accepte un peu plus cette musique comme n’importe quel autre ( ?)

RT : Je n’ai jamais eu la sensation d’un rejet ou d’une non-reconnaissance de la musique africaine. Il y avait et il y a toujours une méconnaissance liée probablement au fait que chez nous-mêmes, il n’existe plus un réel contexte économique pour exploiter nos musiques, notre culture et nos arts en général. Et cela laisse une porte ouverte à toute forme d’intrusion et d’usurpation et de mauvaise interprétation et d’explication de ce que sont nos cultures, et cela est très dangereux. Chez nous-mêmes les musiques ne sont pas classées, on ne sait plus ce qui est du domaine public, de la musique classique, ce qui est nouveau, chacun se l’approprie, change le rythme comme il veut sous le titre que nous voulons, avec nos droits d’auteurs à nous alors que ça vient du terroir. Il ne s’agit pas que d’argent, mais pour un continent dont la culture s’est développée sur la base de l’oralité et donc préservée par des principes artistiques et culturels depuis toujours jusqu’au contact violent avec la colonisation qui avait déjà abîmé beaucoup de choses en créant des ruptures dans ces moyens de communication et de préservation là. Et à la sortie de la colonisation, il n’a pas suffisamment été fait d’efforts pour reprendre et structurer les domaines culturels et artistiques afin de reconstituer le passé et comprendre comment évoluer dans le futur, et bien il y a un désordre chez nous qui fait que toute personne passionnée par nos musiques qui s’y intéressent a du mal à trouver des informations. Et va donc faire ses propres interprétations et raconter sa propre histoire, que ce soit de nos musiques ou d’autres domaines artistiques et culturels. Le vrai danger est là : comment est-ce que nous –mêmes traitons nos domaines culturels et artistiques, quelle importance leur accorde-t-on et comment allons-nous nous servir de ce secteur comme base pour avancer.

Ce n’est pas la connaissance que l’étranger a de nos cultures et arts qui va nous permettre de nous bâtir, c’est plutôt la connaissance que nous en avons et il faut que nous puissions la raconter nous-mêmes. Et pour pouvoir bien raconter notre passé, notre présent et pouvoir donner une idée de ce que nous attendons de notre futur. L’Afrique n’est pas que des ressources minières, elle n’est pas que des pays à développer, que de vastes terres et de beaux paysages à exploiter pour faire de l’argent ; ce sont des êtres humains. L’Afrique a une culture extrêmement riche et que font nos dirigeants de cet aspect-là ? Ce sont là des questions importantes qui vont nous ramener à la considération qu’il y a à l’étranger par rapport à notre musique,

Written by Léonard Silva

Journaliste en activité depuis plus d’une trentaine d’années. Journaliste- reporter au sein de Radio France Internationale. Il a collaboré, le long de sa carrière, avec plusieurs publications, radios et télévisions : ‘’ Africa News l’’(Londres), ‘’Africa News International’’(Londres), ‘’Libre Afrique’’(Paris), ‘’Globe Magazine”(Paris) ‘’Black News’’(Paris-première mouture) ‘’New Beats ‘’(Paris),’’RFO’’(Paris), ‘’Antenne 2’’(Paris),’’Deutsche Welle-Voice of Germany’’, ‘’Radio Netherlands -Wereldomroep’’ (Hilversum-Pays-Bas)).