#Lu. ADLaM ou l’alphabet peuhl inventé par Abdoulaye et Ibrahima Barry,  deux frères guinéens

La Rédaction

Environ 50 millions de Fulbhe dans de nombreux pays africains parlent le fulfulde, également connu sous les noms de peuhl, peul ou pular. Jusqu’à récemment, ils n’avaient pas d’écriture pour leur langue et avaient recours à des caractères arabes et parfois latins pour écrire dans leur langue maternelle.

Cependant, ni l’alphabet arabe ni l’alphabet latin ne pouvaient épeler avec précision les mots peuls qui nécessitent la production de certains sons. De nombreux Peuls étaient obligés d’improviser, mais cela ne rendait pas la communication efficace.

Abdoulaye et Ibrahima, en grandissant, ont vu comment leur père se rendait disponible pour déchiffrer les lettres des amis et des parents qui lui demandaient de l’aide. Chaque fois qu’il était fatigué ou occupé, Abdoulaye et Ibrahima l’aidaient, et ils ont réalisé à quel point il était difficile de lire ces lettres.

Alors qu’il était à l’école primaire, l’un des frères, Abdoulaye, a demandé à son père pourquoi leur peuple n’avait pas son propre système d’écriture. Son père lui a répondu que le seul alphabet qu’ils avaient était l’arabe. Abdoulaye et son frère ont alors décidé de créer un alphabet pour leur langue maternelle, qui a fini par être connu sous le nom d’ADLaM – un acronyme pour une phrase qui se traduit par « l’alphabet qui empêchera un peuple de se perdre ».

Selon Microsoft News, En 1990, alors qu’Abdoulaye n’avait que 10 ans et Ibrahima 14, les deux frères, après l’école, s’enfermaient dans leur chambre à Nzérékoré, en Guinée, pour dessiner sur le papier les formes qui constitueraient leur nouvel alphabet. Ils dessinaient à tour de rôle des lettres et, ensemble, attribuaient des sons aux formes créées. En quelques mois, ils avaient mis au point un alphabet de 28 lettres et 10 chiffres écrits de droite à gauche qu’ils ont ensuite enrichi en y ajoutant six lettres supplémentaires pour d’autres langues africaines auxquelles ils ont emprunté des mots.

Les frères ont commencé par l’enseigner à leur jeune sœur avant de l’enseigner à d’autres, même sur les marchés. Les apprenants ont été également invités à l’enseigner à au moins trois autres personnes pour constituer la chaîne d’apprentissage. Les frères ont ensuite produit leurs propres livres et brochures manuscrites pour les transcrire en ADLaM.

Fréquentant l’université de Conakry, les frères ont poursuivi le développement de l’ADLaM et ont même créé un groupe appelé Winden Jangen – Fulfulde pour « écrire et lire » dans ce but. Abdoulaye a quitté la Guinée en 2003 et s’est installé à Portland avec sa femme pour étudier la finance. Ibrahima, lui, est resté en Guinée pour obtenir un diplôme d’ingénieur civil tout en continuant à travailler à l’ADLaM.

En écrivant des livres, il a également lancé un journal dont les articles sont traduits du français au fulfulde. Un ami, Isshaga, a photocopié ces journaux et Ibrahima les a distribués aux Fulbhe, tout cela dans le but de faire connaître ADLaM. Mais tout le monde n’était pas satisfait du travail des frères. Les critiques ont fait valoir que les Fulbhe devraient simplement apprendre l’anglais, le français ou l’arabe au lieu de l’ADLaM.

En 2002, Ibrahima a été arrêté par des officiers militaires lors d’une réunion de Winden Jangen et a été emprisonné pendant trois mois. On ne lui a jamais dit pourquoi il avait été arrêté et on ne l’a accusé de rien. « Peut-être craignaient-ils  qu’il essaie d’instiguer quelque chose de plus grand parce qu’ils ne comprenaient pas le scénario« , a dit un jour Abdoulaye. Le fait d’aller en prison n’a pas dissuadé Ibrahima de poursuivre son travail avec le nouveau système d’écriture. En 2007, il a également déménagé à Portland, où il a étudié le génie civil et les mathématiques tout en écrivant des livres.

Pendant cette période, l’ADLaM s’étend au-delà de la Guinée : En Gambie, au Sénégal et en Sierra Leone, une marchande d’huile de palme enseignait déjà. Au Nigeria et au Ghana, un homme qui se réjouissait de l’existence d’ADLaM l’enseignait également. Les frères ont ainsi su que leur système d’écriture était sur le point de changer des vies et d’améliorer l’alphabétisation de millions de personnes à travers le monde.

Mais il y avait un problème. Afin de réaliser pleinement leur potentiel, les frères ont dû mettre l’alphabet sur ordinateur. Ils ont d’abord essayé de faire encoder l’ADLaM en Unicode, la norme mondiale de l’industrie informatique pour le texte, en vain. Avec leurs  économies, ils engagent une société de Seattle pour créer un clavier et une police de caractères pour ADLaM.

« De nombreux Fulbhe, qui n’avaient jamais appris à lire et à écrire en anglais ou en français, sont maintenant capables de se connecter au monde entier et ont un sentiment de fierté culturelle. »

« Comme leur écriture n’était pas prise en charge par Unicode, ils l’ont superposée à l’alphabet arabe. Mais sans l’encodage, tout texte qu’ils tapaient se retrouvait sous la forme de groupes aléatoires de lettres arabes, à moins que les destinataires n’aient installé la police sur leur ordinateur », écrivait Microsoft News en 2019.  Ibrahima a ensuite décidé d’affiner les lettres que le concepteur de police de Seattle avait développées en s’inscrivant à un cours de calligraphie au Portland Community College. L’instructeur, ému par l’histoire d’Ibrahima, l’aide à obtenir une bourse pour assister à une conférence de calligraphie au Reed College de Portland, où il  rencontre Randall Hasson, un artiste calligraphe et peintre fait des recherches approfondies sur les alphabets anciens.  Avec son aide, les deux frères  élaborent une proposition d’intégration de l’ADLaM à Unicode. En 2014, le comité technique d’Unicode approuvé ADLaM et l’alphabet est inclus dans Unicode 9.0 et publié en juin 2016.

Mais un autre défi était à relever : pour qu’ADLaM soit utilisable sur les ordinateurs, il devait être pris en charge par les systèmes d’exploitation des ordinateurs de bureau et du mobile. Le script devait également être incorporé sur les sites de réseaux sociaux afin d’en augmenter la portée et le rendre plus accessible. Andrew Glass, membre du comité technique d’Unicode et directeur de programme chez Microsoft, aide les frères à obtenir le soutien nécessaire chez Microsoft.

Finalement, Microsoft développé un composant ADLaM pour Windows et Office dans la police Ebrima de Microsoft, qui supporte également d’autres systèmes d’écriture africains. Le support d’ADLaM a également été inclus dans la mise à jour Windows 10 en mai 2019 pour permettre aux utilisateurs de taper et de voir ADLaM dans Windows, y compris dans Word et d’autres applications Office.

Le soutien de Microsoft « va nous faire faire un grand bond en avant »,  déclare Abdoulaye. À l’heure actuelle, des centaines de milliers de personnes dans le monde entier ont appris ADLaM, et il existe des centres d’apprentissage ADLaM en Afrique, en Europe et aux États-Unis.

« De nombreux Fulbhe, qui n’avaient jamais appris à lire et à écrire en anglais ou en français, sont maintenant capables de se connecter au monde entier et ont un sentiment de fierté culturelle. Cela vient de nous, de notre culture et pas du peuple français ou arabe. C’est le nôtre. C’est notre culture. C’est pour ça que les gens sont si excités », a déclaré fièrement Abdoulaye « Bobody » Barry, un enseignant de l’alphabet.

Il y a maintenant des dizaines de pages ADLaM sur Facebook, et les gens, y compris les enfants, apprennent le script ensemble sur des applications de messagerie.

Suwadu Jallow, un immigré gambien aux États-Unis qui a appris le script,  déclare « Avec ce système d’écriture, vous pouvez apprendre aux enfants à parler (fulfulde) comme l’Anglais. Cela aidera à préserver la langue et permettra aux gens d’être créatifs et innovants ».

Article original : Rencontre des frères guinéens à l’origine de la création du tout premier alphabet peuhl

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