Bienvenue dans le monde racisé du cinéma !

Le monde du cinéma est-il raciste ?

Par Lise-Marie Ranner-Luxin

 

La 73e édition de la British Academy Film Awards (BAFTA’s) a récompensé ses lauréats le 2 février 2020 à Londres. Après les Golden Globes et l’annonce des nominations des Oscars et des César, un constat navrant frappe encore l’industrie du cinéma : son manque de diversité !

 

« Nous envoyons un message très clair aux personnes de couleur, à savoir que vous n’êtes pas les bienvenus ici ». C’est avec cette phrase choc que l’acteur Joachim qui a reçu le 2 février 2020 le BAFTA du meilleur acteur pour son rôle dans Le Jocker a interpellé le monde du cinéma et dénoncé le racisme systémique qui perdure dans le 7ème art.

Et pourtant le constat n’est pas nouveau. A la suite de la polémique Oscar So White en 2015 et le boycott de plusieurs acteurs Afro-américains comme Jada Pinkett-Smith et le réalisateur Spike Lee, l’Académie des Oscars avait réagi et pris des mesures. De la poudre aux yeux, puisqu’en 2016 et 2017, aucun nominé issu de minorités n’avait été sélectionné.

 

« J’ai honte de faire partie du problème »

 

Spike Lee avait même ironisé qu’il était plus facile pour un Noir d’être président des Etats-Unis que d’être président d’un studio à Hollywood. Stephen King dont plusieurs romans ont été adaptés au cinéma, a dénoncé un système de vote douteux et la sous-représentation de minorités. Joachim Phoenix tous en remerciant pour son prix, n’y est pas allé de main morte « J’ai honte de dire que je fais partie du problème ». Un problème qui année après année, revient sur le devant de la scène que ce soit par son manque de diversité mais aussi par le manque de mixité. On se souvient du discours émouvant de Viola Davis qui est la première actrice noire à remporter un Emmy « La seule chose qui sépare les femmes de couleur de n’importe qui d’autre, ce sont les opportunités ». Une double peine donc pour les comédiennes noires. Quand les opportunités sont là, elles sont rarement récompensées. « Je pense que c’est un devoir pour les individus qui ont créé, perpétué et bénéficié d’une société d’oppression d’être de ceux qui la démantèlent. La balle est dans notre camp » a poursuivi Joachim Phoenix. Le fait qu’un acteur blanc et masculin dénonce une injustice récurrente à Hollywood fera t’il évoluer les mentalités ?

Montée des marches Cannes 2018 du Collectif « Noire n’est pas mon métier ». Crédit photo : Marcelo Nlele Presscréa

 

Et la France ?

Le lendemain de la déclaration choc de Joachim Phoenix, le 3 Février 2020 avait lieu au cinéma le Lincoln à Paris la projection du documentaire de Blaise Mendjiwa Le monde racisé du cinéma français en présence des comédiens, Eriq Ebouaney, Pascal Légitimus, Firmine Richard, Stomy Bugsy, Yann Gael, et des réalisateurs Rahmatou keita, Harry Roselmack, Amobé Mévégué. Blaise Mendjiwa dans son documentaire nous démontre images d’archive à l’appui et témoignages de comédiens, que le cinéma français est un monde de l’entre soi et qu’il a un problème avec la diversité. Un problème que l’on retrouve dans les rôles proposés aux acteurs noirs. Nounou, femme de ménage, prostituée pour les femmes, dealer, braqueur, chômeur ou terroriste pour les hommes, sans parler des clichés sur la banlieue.

Les scénaristes blancs n’arrivent donc pas à se projeter quand ils écrivent des rôles, un Jean-Paul ou un Jean-Christophe ne peut pas être un Noir et pour citer Coluche « un mec normal est forcément blanc ». En revanche quand il s’agit de mettre les minorités à l’honneur, les clichés et les stéréotypes s’accumulent. C’est le cas du film Intouchable où Omar Sy est un garde malade athlétique qui danse et à qui on a demandé de danser quand il était invité sur les plateaux de télé.

 

Le cinéma français et son imaginaire coloniale

Le cinéma français sépare donc l’esprit du corps. Le Blanc pense, écrit ,et le Noir étant le corps, danse. Une image coloniale profondément ancrée dans l’imaginaire du cinéma à la fois dans le regard de ceux qui le réalisent, et ceux qui le regardent. L’historien Pascal Blanchard nous rappelle dans le documentaire que le plus grand acteur français du 20 siècle est Habib Benglia un comédien noir d’origine soudanaise né à Oran, qui a joué en 1923 au théâtre de l’Odéon et dont le palmarès est impressionnant avec à son actif plusieurs films en France et aux Etats-Unis. Les critiques de cinéma ne l’ont pas épargné allant chacun de leurs commentaires racistes : « Habib Benglia joue le Nègre avec une parfaite vraisemblance, étant Nègre lui-même. Il n’a qu’à continuer. » A chaque fois il représente le corps sauvage, dénudé, lascif, musclé. Le journaliste et auteur dramatique René Wisner qui reflète bien la pensée de l’époque écrira : « Un acteur joue avec son cerveau ou son visage. Monsieur Benglia, lui, joue avec ses muscles. On peut dire de Monsieur Benglia que sa poitrine parle, et que ses omoplates crient. La sueur l’inonde, fait reluire son torse bronzé. C’est de la sculpture sur soi. C’est la vie incarnée dans la chair. C’est le triomphe de l’anatomie. » Dans le livre Noire n’est pas mon métier les actrices relatent les commentaires sur leur physique qu’elles ont eu a encaissés parfois sans broncher. « Heureusement que vous avez les traits fins » « vous parlez africain ? » « Pour une Noire, vous êtes vraiment intelligente, vous auriez mérité d’être blanche » ou encore « Oh, la chance, d’avoir des fesses comme ça : Vous devez être chaude au lit, non ? ».

Et que dire de Darling Légitimus récompensée par la Mostra de Venise, qui bien qu’ayant joué dans de nombreux films n’a eu de réelle reconnaissance qu’avec le film de la réalisatrice martiniquaise Euzhan Palcy Rue Cases-Nègres. Une reconnaissance tellement tardive et un âge trop avancé qui ne lui a plus permis de travailler.

 

Le cinéma français a un problème avec sa diversité…

Le 13 février, c’est un tollé général, la direction de l’Académie des César annonce sa démission dans un communiqué. En cause, son fonctionnement et son opacité. Les signataires de la tribune, ont oublié dans leurs reproches l’invisibilité et l’absence des acteurs et réalisateurs issus de ce que l’on appelle par paresse et frilosité du langage « la diversité » !

 

« Cette invisibilité des acteurs et actrices, réalisateurs et producteurs issus de cette frange de la population accentue encore plus le malaise et le sentiment d’exclusion déjà vécu dans la vie réelle » (Pétition L’inclusion dans le cinéma français #blackcesars?)

 

Une pétition intitulée : L’inclusion dans le cinéma français #blackcesars? circule sur le Net et plusieurs comédiens ont annoncé qu’ils n’assisteraient pas cette année à la cérémonie des César. « Cette invisibilité des acteurs et actrices, réalisateurs et producteurs issus de cette frange de la population accentue encore plus le malaise et le sentiment d’exclusion déjà vécu dans la vie réelle » précise la pétition.

…et sa parité

Le collège de plus de 4 000 professionnels du cinéma qui vote pour attribuer les récompenses compte 65 % d’hommes et 35 % de femmes. Même si une assemblée générale doit se réunir le 28 février pour élire une nouvelle direction, de nombreux acteurs n’hésitent pas à exprimer leur mécontentement et c’est le cas de l’actrice Corinne Masiero, qui a interprété Le capitaine Marleau à l’écran, et qui a récemment appelé à aller plus loin qu’une simple substitution du conseil d’administration dans Télérama : « Il faut plus de diversité, pour être plus représentatif du métier et de la société (…) On ne peut juste pas changer de mecs et laisser faire que ça recommence. Pourquoi ne pas constituer un nouveau conseil d’administration avec uniquement des gonzesses, et pas toutes blanches ni âgées de 25 à 36 ans ? » Pas sûr que le Conseil retienne cette proposition.

Rendez-vous donc le 28 février pour une édition qui promet ou pas, les changements tant attendus.

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