#Phénomène. Naira Marley et ses « Marlians » : symbole de la jeunesse rebelle, ou pervertie, nigériane ?

Le chanteur est l’objet de toutes les polémiques et fait la Une des tabloïd de son pays

Par Elia Hoimian

 

Simple phénomène de mode au pays des « Yahoo Boys » ou Fela Kuti de sa génération ? Maudit par des pasteurs qui appellent à chasser « l’esprit Marlian des enfants », emprisonné par les autorités qu’il traite de corrompues, Naira Marley est le « péché mignon » de la jeunesse nigériane. A 25 ans, il est dejà le gourou d’une « secte » qui voit en lui la réincarnation, suggérée, du king Bob Marley 🙂

 

Coincidence ou ironie de l’histoire, celui qui avait emprisonné Fela en 1984  est aujourd’hui le chef de l’Etat sous le régime duquel Naira Marley, le nouvel ovni, est souvent appréhendé. En effet, Muhammadu Buhari,  actuel président du Nigéria, a déjà dirigé le pays après un coup d’Etat militaire, du 31 décembre 1983 au 27 août 1985. Sans faire de comparaison, on peut dire que Naira est une incongruité, une tâche et même un cauchemar au pays du culte des traditions, du respect des conventions, des « big churches » (églises géantes). Son allure nonchalante, ses locks, sa défiance envers l’autorité, son désir de liberté et son goût immodéré pour l’herbe ont fini de convaincre ses fans qui n’hésitent pas à le comparer à la grande figure de la contestation nigériane, Fela. Ce que naira Marley reprend à son compte : « Ils veulent me traiter comme ils ont traité Fela ». « Toute ma musique n’est pas dirigée directement contre le gouvernement », explique-t-il, mais « elle est purement politique. Je me fous de mon attitude,  je veux juste la liberté de dire ce que je veux. Mais quand vous le faites, le gouvernement vient vous arrêter », dit-il.

Sa dernière sortie controversée pendant le Covid-19 : une fête chez des amis, rapporté par le site d’informations local Legit. « Naira Marley, a récemment été impliqué pour la énième fois dans une affaire judiciaire après avoir été arrêté pour avoir assisté à une fête d’anniversaire organisée par l’actrice de Nollywood Funke Akindele et son mari, Abdulrasheed Bello, dans leur domaine. Le couple avait été arrêté et mis en accusation pour ne pas avoir respecter la directive du gouvernement sur la distanciation sociale due à la pandémie de coronavirus.  Ils ont néanmoins été relâchés après un accord avec les autorités ».

Musicalement, c’est plus de l’Afrobeat urbain que du Naïja classique. C’est frais (« Japa » et son beat dynamique où Naira s’essaie à la chansonnette, « Illuminati » ), varié (« Opotoyi », « Tingasa », un tempo et un flow inattendus, « Final Freestyle »), à contre-temps (le controversé « Soapy »), festif (« Issa Goal ») quelquefois surprenant (« Mafo »). Il y en a pour tous les goûts. Niveau grande geule, c’est ce qu’on aimerait dire, que tout le monde sait mais qu’on feint de taire. Ses déclarations sont loin d’être fantaisistes : « Au Nigeria, les filles aux gros seins qui n’ont même pas obtenu leur diplôme peuvent facilement trouver un emploi. Il vaut mieux avoir un gros cul que des diplômes – on a plus de chances« ,  « J’ai toujours été politique parce que je suis né au Nigeria, où tout n’est pas comme il faut. J’ai toujours été contre la corruption ». Ses punchlines sur la société nigériane a fait de lui le leader d’une véritable secte, la sienne,  les « Marlians ».  Leur crédo : « Les marlians s’affichent, les autres se planquent  […] Nous, les Marlians, ne portons pas de ceinture et ne fêtons pas la Saint-Valentin ».

Qui sont les « Marlians », ses disciples ?

« Les Marlians, entrez ! Le reste, allez-vous faire f***tre ».  L’entrée de son clip « Pxxta » est explicit lyrics. Avec trois millions de followers sur Instagram, des dizaines de millions de streamings, ses adeptes lui vouent un véritable culte. Naira Marley est le gourou de la nouvelle « religion » de la jeunesse subversive (ou pervertie pour d’autres) nigériane qui parfois le dépasse. Son nom est évocateur : Naira pour la monnaie nigériane et Marley pour le roi du reggae. Avec des titres évocateurs tels « P**ta » dans un clip qui fait l’apologie des « Boooms » (les grosses fesses et les gros seins) –il n’est pas le seul -, Naïra pose ses rythmes posés sur fond de midtempos  rap, reggaeton, et R&b à la sauce naïja ; et « Am I A Yahoo Boy » featuring Zlatan, une autre star Naïja, qui fait l’apologie de ces jeunes escrocs sur internet. C’est après cette chanson qu’ils ont été arrêtés avec trois autres de leurs amis. Vous avez dit subversif ? Ses followers, les Marlians rafollent de ses sorties. Mais qu’est-ce qu’un « Marlian » ? Un marlian est tout simplement un obsédé de Naira Marley (sic). Un Marlian doit aimer un style de vie controversé, et ne pas se soucier de ce qu’on dit de lui. Un marlian ne doit pas avoir peur ! Marlian, c’est la combinaison  de Marley et de lie-on (prononcez  lee-ann).

Quels sont ces gens qui suivent ce véritable E.T. de la scène musicale nigériane ? Ce sont des jeunes qui oscillent entre la fin de l’adolescence et l’entrée dans la vingtaine, et des adultes, nostalgiques de leur enfance –  tous obsédés par Naira. Dans l’esprit de nombreux Marlians, Naira Marley n’est rien moins que la réincarnation de  Bob Marley. Leur geste de ralliement serait, parmi d’autres, le geste simulant la masturbation, en public et les rimes grossières. Un geste issu du clip post-prison « Soapy » de Naira Marley.

« Les Marlians n’ont aucun respect. Nous, les Marlians, ne portons pas de ceinture et ne fêtons pas la Saint-Valentin »

D’autres décrivent les « Marlians » comme un regroupement  révolutionnaire  de la Jeunesse nigériane du 21e siècle qui prend position contre les cultures et les mentalités nigérianes ineptes qui les ont longtemps retenus captifs, ainsi que ceux qui les ont précédés. Souvent, ils exagèrent leur rébellion pour la faire paraître plus amicale et moins occulte à la société, qui la considère néanmoins comme une secte. « Les marlians se manifestent, les autres se barrent  […]Les Marlians n’ont aucun respect. Nous, les Marlians, ne portons pas de ceinture et ne fêtons pas la Saint-Valentin », disent-ils.

 

Une carrière fulgurante

Né Afeez Fashola à Agege, Lagos, Marley s’installe à Peckham, Londres, à l’âge de 11 ans. Adolescent, passionné par le rap, il s’intéresse davantage au côté management de la musique. Lors d’une session de studio qu’il a animée avec des amis en 2014, il enregistre le tube instantané « Marry Juana », un mélange de rap, de dancehall et d’afrobeats, – en somme du Naïja – qui a fait une entrée fracassante dans les charts britanniques. Il y utilise des jeux de mots pour vanter les vertus de la « beu » (marijuana), ce qui ne peut que plaire à une partie de la jeunesse. Il enchaîne depuis les titres dont  « Issa Goal 2018 », avec deux autres s stars nigérianes, Kesh et Olamide, lancé sur Instagram. Un titre devenu officieusement  l’hymne de l’équipe de football du Nigeria qui se préparait à participer à la Coupe du monde de cette année-là.

« J’étais déjà fier d’être africain et j’avais un problème avec le fait que nous ne pouvions pas être nous-mêmes. Alors j’ai pris mon accent et ça a déclenché une vague. »

Pour certains, l’ascension fulgurante de ce jeune homme de 25 ans au cours des deux dernières années est encore une énigme : ses tickets pour un concert à la Brixton Academy se sont arrachés en trois minutes ! « Je savais que c’était un nouveau son et je n’étais pas sûr que les gens allaient s’y mettre », déclare-t-il dans une interview fleuve au Guardian. « Je ne savais pas que cela aurait un grand impact, et qu’autant de monde suivrait […]. J’étais déjà fier d’être africain et j’avais un problème avec le fait que nous ne pouvions pas être nous-mêmes. Alors j’ai pris mon accent et ça a déclenché cette vague», ajoute-t-il. Il lance son propre label, Marlian Music et souhaiterait signer une femme aux formes plus que généreuses, toujours la provocation. « La musique est spirituelle – ce n’est pas seulement une question de look. Il y a en fait des grosses dans le monde, vous savez ? Il n’est pas nécessaire que ce soit des gens maigres qui chantent seulement », explique-t-il

« Un gros popotin vaut mieux que des diplômes au Nigeria ».

Mais cette ascension est perturbée par  l’arrestation citée plus haut par  la Commission des crimes économiques et financiers du Nigeria (EFCC). Une histoire banale sur les réseaux sociaux qui s’est terminé par la prison. Tout a commencé lorsqu’un artiste , Simi, a décrié les actions des « Yahoo boys » du pays – ces escrocs d’Internet surnommés ainsi d’après le moteur de recherche. Sur Instagram, elle déclare à ses 4,4 millions d’abonnés que la fraude sur Internet était une erreur et que les Yahoo boys ne devaient pas écouter ni ses chansons ni regarder ses vidéos. En réponse, Marley a répliqué par un post sur Instagram disant « Si vous connaissez l’esclavage … yahoo no b crime » et a ensuite demandé aux Nigérians de « prier pour les fraudeurs d’Internet » plutôt que de les critiquer, arguant qu’ils faisaient circuler de l’argent dans le pays. « D’où pensez-vous qu’il vienne, putain ? Vous pensez que ça vient du gouvernement ? », ajoute-t-il en guise de provocation Le Nigéria, désireux de se débarrasser de cette réputation de tolérance des fraudeurs du net l’aaccusé de soutenir l’activité. La réponse du rappeur ne se fait pas attendre : il sort le titre «  Am I A Yahoo Boy ? » avec le rappeur nigérian Zlatan dans lequel il traite à demi-mots le gouvernement nigérian de « corrompu ». Et simule par la même occasion son arrestation. Ce qui ne tarde pas à se confirmer : les deux artistes sont arrêtés en compagnie de trois autres personnes.

 

Ses démêlés judiciaires

Détenu pendant 35 jours, Marley  a fait face à 11 accusations de fraude à la carte de crédit, pour avoir prétendument conspiré en vue d’utiliser des numéros de cartes de crédit qui ne lui appartenaient pas, et pour avoir eu des cartes contrefaites ainsi que des cartes qui n’étaient pas les siennes. Crime pour lequel il encourt jusqu’à sept ans de prison. Son entourage qualifie le procès de revanche du système qui n’aurait pas pardonné, « Am I A Yahoo Boy ». Son entourage explique que « Naira n’a pas défendu publiquement ces escrocs »,  mais qu’il a juste « exprimé son opinion ». Qu’à cela ne tienne : il récidive avec le single « Why ? », sorti peu après son arrestation, le montre les bras menottés. Dans « Bad Influence », il continue à tirer à boulets rouges sur les tenants du pouvoir nigérian, et se déclare le bouc émissaire de leurs propres échecs.

 « Nous avons déclaré une guerre totale aux Yahoo Boys, qui n’ont rien fait d’autre que de donner une mauvaise réputation au Nigeria dans le pays et à l’étranger », a déclaré un agent du gouvernement au journal The Punch, basé à Lagos. Jusqu’à présent, l’opération « Cyber Storm » aurait conduit à plus de 150 arrestations.

Suite à un Twitt de Naira qui a déclenché l’ire de la société nigériane,  « Les Marlians ne sont pas diplômés, nous abandonnons (avant) », Il y aurait même des pasteurs qui priraient à l’église en disant : « Je chasse l’esprit de Marlian de vos enfants ». Vos enfants seront diplômés ! » C’est dire si naira marley donne des cauchemars aux parents nigérians soucieux de préserver leurs enfants de toutes ces agitations sur les réseaux sociaux.

Mais ses fans n’en ont cure. Naira est le fruit défendu dont on se délecte sans retenue une fois les parents absents. Ils auraient protesté devant le siège du EFCC (l’équivalent du Ministère de l’Intérieur) pendant toute la durée de son incarcération et ont lancé  le hashtag #FreeNairaMarley sur les réseaux sociaux.

Une affaire pendante qui n’empêche nullement l’ascension de l’enfant terrible du Nigéria. il enchaîne les featuring avec Zlatan, le grand Olamidé,  Sarz, et même Davido (« Sweet in the Middle ») ne peut se passer de sa popularité. Et déploie ses tentacules en mettant en lumière ses protégés signés sur son label, Zinoleesky (« Caro »), MohBad.

le phénoène Naira Marley semble sinstaller durablement dans le paysage musical nigérian.

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