Côte d’Ivoire. Le Zouglou de Yodé & Siro en liberté d’expression surveillée

Les stars de la musique ivoirienne ont finalement été condamnées par la justice ivoirienne

Par Elia Hoimian.

 

Un verdict pour tuer la liberté d’expression ! Pour le duo #Yodé & #Siro qui, depuis la sortie de son album « #Héritage », défraie la chronique et affole les réseaux sociaux ivoiriens : 12 mois avec sursis assortis de lourdes amendes. Ceux qui applaudissaient « Quitte le pouvoir » de Ticken Jah sous Gbagbo, utilisaient « Quel est mon pays ? » dans lequel Yodé et Siro fustigeaient l’ivoirité pour faire campagne, crient aujourd’hui au loup  lorsque les mêmes attaquent le pouvoir actuel dans « Président, on dit quoi ? ». Car Yodé et Siro, c’est le zouglou dans toute sa splendeur et son essence : dénoncer les systèmes, la mauvaise gouvernance, les tares sociétales, et tous les pouvoirs ! En condamnant Yodé et Siro, le procureur envoie le signal, aux yeux de tous, que la culture est en danger en Côte d’Ivoire. Il fait ainsi de Yodé et Siro, le symbole de la résistance à un arbitraire qui n’a plus de limite.

 

Le zouglou, l’arme rebelle des faibles

Dans ce pays, autrefois espace de liberté, la justice semble ne plus avoir de boussole et n’a plus de justice que l’appellation. Après DJ Volcano, un artiste du coupé-décalé, incarcéré depuis le 1er novembre pour avoir ouvertement manifesté son refus du 3e mandat, sans procès, le fameux procureur Richard Adou, vient de franchir le rubicon. Après les hommes politiques, la société civile, c’est au zouglou, l’âme du petit peuple, des sans-voix, qu’il s’attaque. Yodé et Siro, c’est un symbole de la liberté d’expression tant chérie en Côte d’Ivoire depuis 30 ans qu’il veut mettre au pas. En condamnant Yodé et Siro, le procureur étale ainsi aux yeux de tous, que la culture est en danger en Côte d’Ivoire. Il fait ainsi de Yodé et Siro, le symbole de la résistance à un arbitraire qui n’a plus de limite.

Le zouglou popularisé par Magic System en Occident par le titre « Premier Gaou » est à la Côte d’Ivoire ce qu’est le rap aux Etats-Unis ou en France : la voix des sans-voix, de ceux qui souffrent en silence. C’est justement ce que Yodé & Siro ont déclaré au tribunal : « Je n’ai fait que rapporté ce que pensent les ivoiriens ». Yodé & Siro sont d’indécrottables récidivistes. Depuis leur avènement dans le milieu zouglou, ils ont toujours critiqué les pouvoirs, tous les pouvoirs, sans exception.

 

 

Le live qui a tout déclenché

Vendredi 27 novembre, Yodé et Siro, dans un spectacle à l’Internat, un haut lieu du zouglou dans la commune de Yopougon, accusent le procureur d’Abidjan, Adou Richard, de partialité, en déclarant :  « Le procureur ADOU RICHARD même, il n’est plus procureur. Il est procureur d’un seul Camp. Allez lui dire que ‘un mort est un mort’. On ne passe pas son temps à chercher les petits Baoulés dans les villages pendant que les gens sont ici avec des machettes et sont bien identifiés… C’est quel pays ça ! ».

En effet, depuis le 13 août, la désobéissance civile initiée par l’opposition ivoirienne a déclenché une vague de manifestations dans une grande partie de la Côte d’Ivoire. En face, des milices armées de machettes envoyées par le pouvoir pour contrer les manifestations ont fait plusieurs dizaines de morts dénoncées par Amnety International. Dans cette folie meurtrière, le 1O novembre, N’Guessan Koffi Toussaint, un manifestant hostile au 3e mandat, a été décapité à Daoukro (centre du pays) et sa tête a servi de ballon de foot à ses bourreaux qui, par la langue présente sur la vidéo, sont proches des Malinkés, communément appelés « Dioula ». Depuis, silence radio du procureur Richard Adou : aucun appel à témoin ni investigation ni enquête ouverte. Pourtant, pour la mort d’un gendarme en novembre dernier, une rafle a été rapidement organisée par le procureur et 98 jeunes de l’ethnie Baoulé qui peuple cette région ont été arrêtés ; une situation rapportée par Ouest-France sous le titre « Côte d’Ivoire. Une centaine de personnes arrêtées après la mort d’un gendarme. » C’est ce fait qu’ont dénoncé Yodé & Siro à travers ce live et qui leur a valu ces accusations de « outrage à magistrat, troubles à l’ordre public et diffamation ».

 

 

Lors de ce fameux procès, les artistes accusés auraient réitéré leurs dires en répondant aux questions.

Procureur : « Monsieur, est ce que vous savez que vos propos sur la supposée arrestation des « Baoulés » frise à un appel à la révolte ? »

SIRO respire une minute, et répond : « Monsieur le Procureur, j’étais chez moi à la maison et le Ministre de l’intérieur a dit au journal de 20h que ce sont les petits « Dioula » qui ont été tués alors qu’ils relevaient les barrières qui aurait été faite par les Baoulés. Procureur, dites-moi comment le Ministre de l’intérieur sait qui est « Dioula » et qui est Baoulé ? »

Comme on dit en Côte d’Ivoire, « En zouglou, Gbè est mieux que drap » (La vérité est préférable à la honte).

Ils seront finalement déclarés coupables d’“outrage à magistrat”, avec comme sanction : 12 mois d’emprisonnement avec sursis, 5 millions CFA (environ 7623 €) d’amende à payer pour chacun et 5 ans de probation.

 

 

Yodé & Siro, d’indécrottables récidivistes de la subversion

Sous Bédié, sous l’ivoirité, ils racontaient l’histoire d’»Erico et de ses frustrations, né en Côte d’Ivoire de mère ivoirienne et de père burkinabé décédé, qui à cause de la tradition, a été balafré, et que l’on traite de Mossi » à tout bout de champ, lui déniant ainsi sa nationalité ivoirienne dans « Quel est mon pays ? ». Ils dénonçaient la condition de métis issus de parents de pays différents et qui ne sont reconnus dans aucun des pays de leurs parents. Ou encore lorsqu’ils dénonçaient les conflits religieux à travers le titre « Mariage » .

Sous le Président Gbagbo, ils dénonçaient son entourage qui salissait son image en volant les deniers publics, et étalait un réseau de maîtresses surnommées « les refondatrices » à qui ils offraient des Rav 4, comme si ils y étaient actionnaires (sic). Car, comme tous le savent ujourd’hui, la CPI qui avait conclu qu’il était « indigent » est bien placée pour le savoir, traité de tout, mais personne n’a jamais pu prouver que Le Président Laurent Gbagbo s’était rendu coupable de vol d’argent du contribuable. Ce qui n’était pas le cas de son entourage et des membres de son gouvernement. Ce que le couple Yodé & Siro a magistralement dénoncé dans « Le peuple te regarde : «  Le peuple t’a choisi, Toi avant de choisir, il faut faire attention, Si tu as choisi voleur, nous on va t’appeler voleur ». Sans jamais être inquiétés.

Sous Ouattara, c’est le titre « Président, on dit quoi ? » qui a allumé la mèche de la désapprobation. Sous les feux des projecteurs, il faut croire qu’ils étaient déjà en sursis, face à un pouvoir réfractaire aux critiques. Dans ce titre, le duo fustige le rattrapage ethnique, les prisonniers politiques, les exilés politiques et le manque de réconciliation affiché par le régime.

« Le pays devient joli… Mais Président ton peuple a faim ; Les gens sont emprisonnés, Et tu dis il n’y a personne en prison ; Ce que tu n’as pas voulu hier, ne le fais pas aujourd’hui, Parce que les mêmes causes produisent les mêmes effets ; Plus de 60 ethnies dans notre pays, Aujourd’hui, tu veux te chausser jusqu’au dernier étage, Du gardien au directeur, Si c’est pas les Bakayoko ou bien les Coulibaly (ces noms sont du même groupe ethnique, les Malinké. Ndlr) seulement qui mangent…L’école est malade, ça ne vous dit rien, J’ai oublié, vos enfants fréquentent ailleurs… Le pays est endetté, payez vos crédits avant de partir… On ne se réconcilie pas en mettant les gens en prison…Faisons attention à un peuple qui ne parle plus, Parce que quand ça va chauffer, ya plus clôture pour sauter (référence au fait que Ouattara a toujours sauté des clôtures des ambassades étrangères pour s’y réfugier lors des différentes crises. Ndlr) Maman Bulldozer a tout cassé (Référence à la politique de déguerpissement des voies publiques mettant de nombreux commerçants et habitants de quartiers précaires à la rue. Ndlr) »

Un réquisitoire sans appel, dans le pure style zouglou… Zouuuuuglouuuuu !!

 

Written by Elia Hoimian