Au début était le High-Life, musique traditionnelle venue de l’ancienne « Gold Coast », l’actuel Ghana. Assaisonnée à la sauce nigériane, Le High Life se transforme en High-Life Jazz, parcourt les faubourgs de Lagos et d’Afrique noire et traverse à son tour la méditerranée pour l’Occident. Ainsi commence l’histoire de l’Afrobeat, de son prophète Fela et de son lieutenant, Tony Allen, Aujourd’hui, c’est le batteur qui, du fond de la salle, dirige les opérations.
1960. Les pays d’Afrique noire « remercient » amicalement leurs coopérants. Et la musique dans les clubs de l’époque suit le mouvement. « En Afrique, les groupes devaient se conformer aux goûts européens et jouer les morceaux à la mode » explique Tony. Désormais, les artistes pouvaient jouer la musique de leur choix. C’est ainsi que démarrent les véritables débuts de Tony Allen qui pouvait enfin mettre son talent de grand batteur « influencé par Elvin Jones, Art Blakey, Phil Joe Jortes et Joe Jones, batteurs noirs-américains des 60’s qu’il écoutait dans sa jeunesse » au service de divers groupes jusqu’en 1963. Puis survint la rencontre, un an plus tard, avec Fela Anikulapo Kuti, son compagnon de route avec lequel il créera ce fameux son communément appelé Afro-Beat. Ils formeront ensemble « Koola Lobitos » qui est la source de la recherche musicale des deux compères. En 1969, ils entament leur première tournée américaine de dix mois avec le groupe qui adopte le nom de Nigeria 70. Période pendant laquelle Tony Allen met sa technique instrumentale sous l’influence jazzy de certains grands batteurs de la place.
1970, c’est le retour au pays, à Lagos et re-changement de nom du groupe qui devient Africa 70. Suivront cinq ans pendant lesquels le duc roulera sa bosse de tournées en tournées. Pendant quinze ans, Tony Allen dirige la section rythmique du « Black Président » ; parallèlement, il sortira coup sur coup à partir de 1975, trois albums solos : Jalousie, Progress, No Accomodation, avant de se lancer franchement dans l’aventure en 1979 avec No Discrimination.
« L’Afrobeat est une combinaison d’extraits de tous les rythmes que vous pouvez entendre en Afrique. On prend une partie de chacun d’eux, on en fait une symbiose et on la restitue. C’est ça l’Afrobeat. »
« Je ne veux pas m’étendre là-dessus mais il était grand temps que je quitte Lagos », se contente-t-il de préciser lorsqu’on évoque les causes de sa séparation d’avec Fela. Il est indéniable que la popularité de Fela lui faisait de l’ombre et était un frein à l’expression de son talent.
Tony crée son propre groupe afrobeat « Mighty Irokos » qu’il dirigera pendant quatre ans, avant de s’envoler pour Londres où il participe à l’élaboration d’albums de chanteurs africains de grande renommée : Sunny Ade (Oremi), B-Side (So Hot) et Ray Lema (Médecine) dont l’album aux couleurs criardes, vert et rouge sur fond d’illustration de feuilles qui représentaient de l’herbe. « Certains organisateurs de spectacles refusaient que la copie de l’album de Ray figure dans la salle » raconte Tony. Dans le même temps, ilest réclamé par Roy Ayers en tant qu’ingénieur de son pour sa tournée africaine. Il finira batteur attitré de la tournée. Nepa, son cinquième album solo qui lui a valu une ascension aussi bien rapide qu’éphémère dans les charts londoniens met fin à l’escale anglaise.
Tony plie ses baluchons pour un autre trip qui le conduit directement dans les studios de Barclay France où il enregistre « Too Many Prisonniers », un maxi produit par Martin Meissonnier. Trois ans plus tard, changement de maison d’édition. Tony se retrouve chez Cobalt, label World Music de Philippe Conrath, chroniqueur musical dans « Libé » et préparation d’Afrobeat Express qui ne verra le jour qu’un an plus tard.
« La musique est un moyen efficace pour répandre largement et rapidement un message. C’est aussi une arme pour combattre la folie des gens, éduquer les peuples. »
Tony vit actuellement en France avec sa femme et ses deux garçons (nous sommes en 1991) dans le quartier de la Défense. Nous l’avons suivi jusque dans les studios dans la préparation de son prochain album. Il nous en parle à cœur ouvert.
« Je ne veux aucun titre. Ce sont les autres qui m’appellent « Doctor » parce qu’ils pensent que je joue comme quatre batteurs réunis. »
BN : Tony, êtes-vous satisfait de la carrière d’Afrobeat Express ?
Tony Allen : Le problème majeur que j’ai rencontré avec cet album est l’incompréhension de certains qui s’attendaient à voir un album typiquement africain et qui étaient surpris d’y voir figurer un Américain blanc, Martin Ingle, en position de lead vocal. C’est une attitude que je ne comprends pas. Pourquoi seul un Africain aurait le droit de faire de la musique africaine ? Je considère que la musique est un seul et même langage universel. Dans mon prochain album, la plupart des chansons seront en différentes langues africaines afin de mieux faire passer mon message non seulement au Nigeria mais aussi dans toute l’Afrique. Pas mal de pays seront représentés à travers les chansons. Par exemple, il y aura « Ishee » et « Ariya » qui signifie en Yoruba (langue nigériane) festival de danses, fêtes ou amusements, une autre chanson écrite par mon bassiste ivoirien, deux chansons en anglais « To Work » et « Let Them Say »… En somme, l’album subira plusieurs influences africaines.
BN : Faut-il s’attendre à la suite du précédent ? Je pressens une sorte de règlement de compte…
T.A. : C’est un peu cela. Vous savez, la musique est une arme. Elle sert aussi bien à tuer qu’à ressusciter. Dans le même sens, la musique est un moyen efficace pour répandre efficacement, largement et rapidement un message. C’est aussi une arme pour combattre la folie* des gens, éduquer les peuples. Pour revenir à l’album, d’autres encore ne me croient pas capable de chanter, je veux leur prouver le contraire. Dorénavant, le groupe s’appellera Afrobeat Revenge.
BN : Expliquez-moi le passage d’Afrobeat Express à Afrobeat Revenge…
T.A. : Afrobeat Express comme il s’intitule, est juste un aperçu de l’afro-beat, réalisé rapidement. Afrobeat Revenge parce que le groupe va plus loin dans la recherche des sons. Et puis c’est surtout pour affirmer que je suis toujours là, plus que jamais.
BN : L’Afrobeat peut être en effet interprété différemment selon les musiciens et également les publics. Pour vous, Qu’est-ce que l’afrobeat ?
T.A. : Moi, je dis que je joue de l’afrobeat parce que je suis un Africain qui joue les musiques d’Afrique. Car celle que je joue actuellement n’est pas particulièrement une seule musique à quoi on pourrait donner le nom d’afrobeat. Pour moi, l’Afrobeat est une combinaison d’extraits de tous les rythmes que vous pouvez entendre en Afrique. On prend une partie de chacun d’eux, on en fait une symbiose et on la restitue. C’est ça l’Afrobeat.
BN : De par votre carrière, vous êtes à l’instar de Fela, un ambassadeur de l’afrobeat…
T.A. : Non, je ne veux aucun titre. Je ne me considère pas comme un ambassadeur. Ce sont les autres qui m’appellent « Doctor », parce qu’ils pensent que je joue comme quatre batteurs réunis.
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